
La première histoire sera celle de Réal, un grand ami que j’aime tant, qui naturellement me raconte des moments précieux de sa vie à chacune de nos rencontres. Des moments remplis d’émotions, avec des personnages importants, intrigants chacun à leur manière. Des gens qu’il décrit avec tant de respect. Un trait que j’admire. Je partage beaucoup de passions avec Réal, mais surtout celle de la photo. C’est un peu grâce à lui que je continue dans cette voie, sans qu’il le sache. Sa passion insatiable pour la vie, l’art et la photo me donne envie d’en faire plus et plus encore. Aussi, comme on se le répète, c’est la “jalousie” en sortant des galeries d’art qui nous donne envie d’en faire nous aussi. Merci Réal !
Devant la maison de son enfance, on rencontre sa mère. Elle nous raconte le passé de son jardin, qu’elle nettoyait alors pour l’hiver.
Réal : « Et là ici eux autres, elle pis mon père ont installé une piscine hors terre sur un carré d’asphalte alors tous les enfants venaient ici, mais ils n’avaient pas le droit de sacrer ».
Maman : « Non, ça les enfants ils le savaient, pis ils avaient pas le droit d’aller marcher sur le gazon parce que le gazon ils en mettaient dans la piscine pis c’est pas des piscines comme aujourd’hui avec des filtres pis des ….si vous voulez vous baigner il ne faut pas marcher sur le gazon parce que sinon vous ne reviendrez plus, j’ai dit, moi je ne peux pas vider ça au 5 minutes là, mais les enfants revenaient pareil, ils étaient content, pis si y en avait un qui parlait mal l’autre disait : « Tais-toi la madame elle veut pas …a va t’met’ dehors!! »
Elle continue : « N’empêche que ces enfants là aujourd’hui, adultes, j’en ai plusieurs qui comme adultes sont venus ici pis regardaient si j’habitais là pis me disaient qu’ils étaient contents quand ils venaient jouer ici ».
En parlant à Réal : « Ton copain, la première fois qu’il est passé dans la ruelle, il est venu me dire bonjour, pis il dit : « Merci, on a eu beaucoup de plaisir chez vous, vous vous êtes bien occupé des enfants, fait que si tu penses que tu avais une mère toute croche là, c’est parce que tu étais mon fils, quand c’est des étrangers ils voient, mais quand c’est des enfants, ils ne voient pas ».

Tête dans les arbustes du jardin à sa mère.
Madeleine, la mère de Réal, partage un peu son histoire, son enfance. Entre ces murs, dans cette cour, l’histoire de deux générations dont les vies se croisent, à sa manière, toujours sur les mêmes lieux.
Sa maison : « moi quand je suis arrivée à l’âge de quatorze ans, il y avait une écurie en arrière avec des chevaux pis des voitures, parce qu’au coin d’Outremont et Van Horne, il y avait une épicerie, on faisait la livraison à cheval et en voitures, ici c’était une vieille maison, on avait pas d’eau chaude, pas de bain, on avait rien, euh, c’était comme un taudis en quelque part, on a déménagé parce que ma mère était malade alors pour qu’elle puisse sortir dehors, on a acheté cette vieille maison qu’on a payé le prix du terrain c’est pas si loin que ça, j’avais 15 ans , puis il y avait encore des chevaux et des voitures».
En parlant d’Outremont, Réal rajoute : « dans le quartier ici, c’était toute des ouvriers, c’était le quartier pauvre d’Outremont et dans les maisons, toutes les maisons qui sont ici autour, c’est presque toutes des 7 et demi à peu près comme appartements puis c’était des familles nombreuses. Ils étaient 6, 7, 8 enfants alors tu peux t’imaginer ».
La marche continue. Réal guide le chemin vers sa cour de jeu.
Mais d’abord, il glisse un mot sur une de ses passions, transmise par son grand-père, la lecture. Il n’y a pas que les histoires qui se transmettent, mais aussi la passion des livres, des connaissances, du rêve et de l’imagination.

Une de ses nombreuses bibliothèques débordantes.
« On a passé notre jeunesse avec notre grand-père, il était bricoleur , il nous apprenait plein de choses et surtout mon grand-père lisait beaucoup, énormément, c’est pour ça que mon frère et moi, on dévore des livres, les livres ça a toujours étaient très, très important chez moi ».
Sur la « cour de jeu », Réal me parle d’une autre passion.
“Un peu plus tard à l’école, il y avait les sciences et les sciences, ça, ça nous fascinait, la chimie, la physique, alors rapidement à la maison, mon frère et moi et mon meilleur ami, Yvan Jacques, on avait un laboratoire et là on faisait toute sorte d’expériences, évidemment, on faisait de la poudre à canon, on faisait toutes sortes de chose comme ça, pi mon frère, il collectionnait les insectes alors qu’il y a t-il de mieux qu’une gare de triage pour trouver des insectes, c’était fantastique, il y avait des ravins, des marais, presque, des quenouilles, là ça existe plus, c’est parti, mais mon frère passait ses journées ici à capturer des papillons puis toutes sortes de choses, c’était le plus beau terrain de jeu que les enfants avaient!»

Chemin de fer abandonné, situé à l’arrière du quartier Outremont/Mile-end. On y retrouvait des enfants, et aujourd’hui il reste des graffitis, des herbes hautes, des promeneurs de chiens et quelques cyclistes à la recherche d’un raccourci.

Des clichés de son enfance. À gauche, en blond, avec un ami. À droite, au Scout.
Ce chemin de fer lui rappelle beaucoup de souvenirs. Une enfance pas si lointaine, des moments passés entre frères, avec des amis, après les classes. La bicyclette. Les après-midi jusqu’à l’heure du souper. Un souvenir. Un objet ramassé. Un lien avec le passé qui se trouve être aussi un objet qui lie.

Boulon et clou ramassés au bord de la voie ferrée.
« Je ramasse cet objet là, ça, ça sert à attacher deux rails ensemble, c’est drôle parce que je vais le garder, c’est le seul objet qui va me rester de toute cette cour de triage là qui va disparaître, ça va être un lien avec le passé pour moi ».
Est ce que tu aurais aimé que ça reste ? Je lui demande
« Non, je pense que c’est ça l’évolution, je pense que tout bouge, tout change, c’est ça l’impermanence c’est ça le texte que j’ai écrit dernièrement sur la perte et les prêts, moi je trouve que tout nous est prêté, même ma vieillesse m’est prêtée, si je n’utilise pas c’est moi qui la perds et j’aime pas ça perdre, perdre des choses J’aime vraiment pas ça, alors je pense que je vais sauter sur l’occasion pour l’utiliser”.
Moi : Alors pourquoi garder des souvenirs?
“C’est une attache, comment je pourrais dire, c’est un lien, je n’ai pas beaucoup de souvenirs moi de mon passé, je ne sais pas pourquoi, alors c’est peut être, c’est des points, c’est des attaches au passé, c’est pour ca que je le garde… Il a toute une vie.”
“Mais ça c’est toute une période heureuse ici, toute une période sans soucis, toutes les années avant l’Expo 67, c’était des années où tout le monde travaillait, il n’y avait pas de… , on dirait que personne se souciait de l’avenir , personne avait de crainte dans l’avenir… »

D’autres objets dispersés à travers l’appartement de Réal. À droite, un tube en vitre contenant, entre autres, un écusson « ARTISTE » qu’on lui avait remis au Scout.
Chaque objet porte son histoire, devient un testament d’un évènement marquant. Comme le dit Bendiner-Viani dans son article cité dans mon blog Jumping on Board, ces objets portent peu de valeurs, jusqu’à se qu’ils se mêlent au contexte d’une vie. Un espace, un objet est fortement lié au sens d’identité et d’appartenance. Leur accorder une valeur, c’est ne pas prendre pour acquis une histoire, qui est partiellement la notre. Ou prêtée, comme le dit Réal.
Direction : Église St Madeleine. Où la quête de la foi et le questionnement sont intimement liés.
« C’est l’église St Madeleine, ça c’était étrange, parce qu’on ne comprenait pas, il fallait venir à la messe mais ton père genre, lui il arrivait 15 minutes après le début puis il partait 15 minutes avant la fin puis lui il restait debout en arrière excepté à Noël où là, il s’assoyait dans le banc ou à part ou un truc comme ça, c’était vraiment étrange”.

À gauche, Réal qui prend une photo de l’église St Madeleine, rue Outremont. À droite, une Vierge Marie et un livre de Bob Dylan, dans un coin du salon.
Collé à l’église, un bâtiment, un terrain de jeu. Souvenir d’adolescent.
“Là, aujourd’hui c’est une garderie, c’est la première fois à Outremont, quand on était jeune, on avait ouvert un café ici, café pour jeunes, où ils vendaient du gâteau, des cafés, puis on fumait de la drogue, ils ne le savaient pas, et là un jour c’est devenu trop heavy alors ils ont décidé de fermer le café, de nous empêcher d’avoir le café. Disons qu’on est en 73, les évènements d’Octobre on eu lieu, les policiers étaient heavy avec tout le monde et là un jour ils ont décidé que ça n’avait plus de sens, tout le monde fumait un joint n’importe où fait que tu pouvais être assis au coin et un policier passait devant toi et tu pouvais être en train de fumer du hasch puis il disait rien et à moment donné des années plus tard la répression est venue”.
Après une longue journée Réal et moi avons décidé de finir notre tournée dans un restaurant du quartier. Quelques semaines plus tard, l’aventure continue. Cette fois-ci, un peu plus loin à Montréal.
Au même endroit, trois histoires se manifestent. L’une d’amour, l’autre d’une passion, et la dernière, d’une carrière.
| Amour «alors elle si tu voulais la draguer, fallait que tu aies lu Le Seigneur des Anneaux, et son père étant psychiatre avait rapporté le premier exemplaire de la traduction française du Seigneur des Anneaux, alors moi je voulais l’inviter à une classique de ski Benson et Hedges en arrière de l’Université de Montréal et après on était venu voir ici , ça c’était le jardin des étoiles , c’était un lieu de spectacle qui était relié à l’Expo 67, on était venu voir Babe Ruth, The Mexican. Et là un soir… »
Art «alors, des années plus tard je reviens faire une photo ici, Jean Brilliant décide de faire des tables sculptures. Alors je me souviens de ce reste de sculpture là qui date de l’Expo 67 qui est une super fontaine abandonnée… |
Réal, devant la sculpture “La Giboulée/Sudden Shower” de l’artiste Jean Cartier situé dans la Cité du Havre. |
on installe sa table avec des génératrices parce qu’il faisait des tables en pierres avec des dessous en verre, on se promenait avec des camions autour pour faire des lumières rouges, pis là un moment donné Jean dit : « on devrait mettre le feu sur le dessus de la table », pis là on dit, « bah non, on fera pas ça ! » On arrive le lendemain, et on a passé toute la nuit à faire cette photo là, on voit pas le dessus de la table parce qu’elle est en verre, on voit tout, mais pas le dessus, on aurait du mettre le feu ! »
Carrière «moi je vois cette sculpture là quelques années plus tard quand je commence à travailler en cinéma à coté. Parce qu’autrefois là bas c’était le Musée d’Art Contemporain. Et au Musée d’Art Contemporain, on était venu voir Le Diner Party de Judy Chicago, ce qui était une immense table toute en céramique avec toutes des assiettes en forme de vulves pis t’avais pas le droit de photographier, pis j’avais fait une superbe photo avec mon Leica et mon 21mm…c’était toutes des assiettes faites par des artistes comme Georgia O’keeffe, et tout ».

Réal tenant un morceau de cette sculpture qui a marqué son histoire à plusieurs reprises.
« D’ailleurs on pourrait garder un morceau de verre. Un jour ils vont nettoyer ça et il y en aura plus, ca m’étonne d’ailleurs, ça à l’air assez épais. Alors, tu vois je vois ça des années plus tard quand je fais ma première publicité en cinéma dans ces locaux là, maintenant c’est des studios ».
Une tournée dans les studios, où Réal est Assistant Directeur Artistique

Une grotte montée pour un film Américain.

Réal qui entre dans le studio, et m’explique ce qui se trouve devant lui, une scène tournée sur un pont entre deux montagnes.
L’histoire de la fin…
« La dernière fois que je suis venu ici c’était avec un de mes vieux oncle qui nous a joué un peu d’orgue parce que lui il jouait de l’orgue dans les services ici. Il nous contait que quand il était jeune, le matin il creusait une grande tombe à la main, au pic et à la pelle, parce que c’était sa job d’étudiant, puis l’après midi il creusait une petite tombe. Alors ma grand mère, elle habitait ici ».

À gauche, maison de la grand-mère à Réal, maintenant transformée en Pavillon Administratif du Cimetière Mont-Royal. À droite, vue de la maison et de l’Église.
« Dans cette maison là. Parce que son père était surintendant de tout le cimetière. Mon oncle me disait qu’elle habitait dans une des petites fenêtres qui est là qui donnait sur la chapelle. Elle a rencontré mon grand père et là ils ont déménagés. Mon grand père avait une compagnie de cigares, d’importation de cigares, alors là, ils ont déménagés à Outremont. Alors comme mon vieille oncle qui haït mon grand père, parce que mon grand père après la Récession en 29 a quitté ma grand mère, les a laissés tout seul, lui, il a repris le nom de fille de ma grand mère, Dupré, et lui veut vraiment pas s’appeler Capuano ».
Un peu plus loin, Réal me parle de sa fin, avec un enthousiasme un peu contagieux. Un rire devant une réalité qui me rend mal à l’aise. Il s’allonge et me montre.

Terrain réservé pour la famille Dupré.
« Et j’imagine que je vais être couché à peu près dans ce coin là. Mais un peu plus sous terre, va voir, c’est écrit sur la pierre, les Dupré».
Un moment étrange. Réal me semble heureux de me montrer où sa vie finira, me raconte avec joie, s’allonge avec détermination, sérénité et peut-être même fierté. Cet endroit porte un lien avec ses ancêtres, avec son nom de famille, son identité. Même dans la mort, nos attaches nous définissent.

Statue d’une femme et d’un enfant dans le cimetière Mont-Royal.
À la rencontre d’une jeune caissière dans un Costco, portant le nom Dupré, il me raconte, le moment où ils réalisent qu’ils vont être enterrés dans le même trou.
« Toi et moi on va pourrir dans le même trou!! »
« Nous autres on était crampés mais le monde il nous regardait avec horreur ».
Je lui demande s’il est content de cette place, il me répond :
«Eh oui, oui, regarde la vue, c’est formidable ! Et en plus il est hors de question qu’il m’incinère, parce qu’il faut nourrir les fourmis quand même, n’oublions pas que la planète appartient aux fourmis, je crois que les fourmis elles sont mille milliards, je pense qu’on est plus chez eux que eux chez nous ». (idée empruntée à Weber)
Ah Réal ! Comment ne pas être attaché à une créature comme toi !!

Portrait de Réal, dans son salon. Entouré de ses photos, livres et objets.

Un de ces nombreux journaux de parcours. Ici, une photo prise par lui.

Sa cuisine.

Réal avec son image favorite de Georges Dutil.
Merci Réal pour ces mots, ces images, ton amitié.

7 Comments
Quel beau portrait extraordinaire, Laura, plein de curiosité et de respect… ça donne envie de rencontrer Réal, mais aussi, de rendre hommage à toutes les personnes qui nous entoure et qui touche nos vies! J’ai hâte au prochain! xo Colette
Wow extraordinaire,
je suis épatée, on a vraiment l’impression de se retrouver entre vous deux, tel un petit oiseau qui vient s’installer sur vos épaules et zieute et épie les petits moment raconté à mesure de votre parcours. je viens de faire une jolie balade magique.
Merci
Wow!
Laura, I loved both the pictures and the story. I think you are very talented and I look forward to seeing more of your work.
I’m always happy to see people doing what they love.
Hugs and kisses,
Ravit
Thanks Ravit for the words of encouragement! Kisses!
Merci soeurette!
J’espère que tu aimeras zieuter d’autres histoires…elles s’en viennent!
Merci Colette! Ca devient un hobby de connaitre et partager les moments précieux de la vie des gens qui nous entourent. Je continue..
Oh WOW…I loved it. I want to meet Real when I come to Montreal ! J’adore son hummour, and your photography is just amazing. You capture everything so well, in the mood, the emotion, every aspect. Oh my I’m an addict now…MOOOOORE